14 avril 2014

Bienvenue dans la Science Fiction

Portés par une technologie galopante, nos vies et le monde vont être bientôt bouleversés. Cette réflexion ce sont deux gourous des nouvelles technologies qui l’ont eu et qui nous invitent à prendre le futur en main pour en contenir les excès.

Ses auteurs Eric Schmidt, directeur du conseil d’administration de Google après en avoir été le PDG et Jared Cohen, directeur du think tank Google Ideas et ex-conseiller d’Hilary Clinton sur la Diplomatie Numérique nous livrent leur vision du numérique et des changements apportés par le digital dans un livre intitulé "A nous d’imaginer l’avenir".

Jean-Louis Servan-Schreiber m’a fait l’honneur de me demander ma vision sur ce livre passionnant, et de rédiger un article pour son formidable magazine CLES.

Retrouvez mon article publié dans la dernière édition de Clés daté d’avril mai 2014

Texte de l’article :

En l’espace d’une génération, le gros de la population mondiale est passé de l’absence quasi totale d’information directe à « la maîtrise de toute l’information du monde » par le biais d’appareils qui tiennent la plupart du temps dans la paume de la main, comme les smartphones. Dans toutes les strates de notre civilisation, le digital change tout : que ce soit au niveau culturel (nous fabriquons tous les deux jours autant de contenu que nous avons produit de l’aube de l’humanité jusqu’en 2003), au niveau économique (où le numérique modifie durablement les échanges en les globalisant) mais également en accélérant l’invasion des écrans dans notre vie, ceux-ci nous proposant toujours plus de services nous la simplifier, allant jusqu’à remplacer le médecin et même à diagnostiquer des maladies à l’avance afin de les prévenir - une des révolutions à venir serait l’ingestion de puces électroniques sous formes de pilules, connectées au Net et prévenant les maladies de l’intérieur de notre corps.

Mais est-ce si nouveau ? Tout cela n’est en effet que la continuité de l’invention du pacemaker dont le premier modèle a été posé en 1950 et qui faisait déjà de nous, d’une certaine manière, des « cyborgs ». Car qu’est-ce que l’évolution technologique finalement ? Dans un livre qu’ils viennent de cosigner, A nous d‘écrire l’avenir, Eric Schmidt, directeur du conseil d’administration de Google après en avoir été le PDG, et Jared Cohen, directeur du « think tank » Google Ideas et ex-conseiller d’Hillary Clinton sur la « diplomatie numérique », la définissent comme un « processus évolutionniste » se développant « avec un ordre qui lui est propre », aboutissant « à une croissance exponentielle ». Quand on considère les progrès dans le domaine de l’informatique, la fameuse loi de Moore nous permet en effet d’imaginer des processeurs beaucoup plus petits d’ici quelques années, et une continuité de l’évolution de manière naturelle vers ce qui nous semblait encore jusqu’à présent réservé à la science-fiction. C’est ce que Thomas Kuhn analysait, en 1962, dans la Structure des Révolutions Scientifiques : chaque époque a une technologie dominante et celle-ci contribue à créer une structure imaginaire qui s’impose à tous. Ainsi, dans les sociétés primitives, l’oralité était le media de la société-ville. Puis l’invention de l’écriture a structuré le droit et permis l’avènement de règles pouvant s’imposer à tous, partout, conduisant à inventer l’Etat-Nation. C’est l’invention de l’imprimerie ensuite qui a permis, via la reproduction, de libérer les esprits en diffusant la pensée critique. Il est évident que l’émergence des technologies numériques participe du même principe, au niveau global et dans notre quotidien.

Notre quotidien va être transformé

Dans un futur pas si lointain, que nous prédisent Schmidt et Cohen, les photos numériques se transformeront en hologrammes nous permettant de revivre littéralement les moments marquants de notre existence. Nos appartements deviendront de véritables orchestres électroniques que nous pourrons mener à la baguette, avec nos mains et par la voix, pour commander nos appareils numériques flexibles, portables ou « wearables » (intégrés à nos vêtements), et nos robots domestiques. Nous irons au travail dans de petits hélicoptères automatiques à mouvement stabilisés ou en voitures sans conducteurs ; des avatars holographiques y remplaceront les réunions téléphoniques et des logiciels de traduction automatiques et autonomes veilleront à toutes les conversations, abolissant les distances kilométriques.

Les écoles ne disparaitront pas, mais les programmes seront « augmentés » par de nouveaux outils, notamment dans les pays sous-équipés en infrastructures. Un test a été mené en 2012 par le MIT qui a fait distribuer des tablettes préprogrammées à des centaines d’enfants en Ethiopie sans leur fournir aucune explication ni sur le contenu, ni sur le fonctionnement des interfaces. Résultat : au bout de quelques mois, les enfants avaient appris à se servir tout seuls de ces nouveaux outils, récitaient l’alphabet et lisaient des phrases entières en anglais.

Le monde va être bouleversé

En matière d’économie, Eric Schmidt et Jared Cohen nous décrivent un monde bouleversé par l’abolition des distances, l’accélération des échanges, la création de nouveaux métiers et de nouveaux modes collaboratifs, où la création de richesse ne sera plus réservée aux pays « industrialisés ». Amazon révolutionne déjà le monde du travail avec Mechanical Turk, une place de marché d’offres de travail où des employeurs (souvent à l’autre bout du monde) cherchent des internautes pour réaliser des Human Intelligence Tasks en échange de quelques dollars : retranscription d’une heure d’enregistrement audio, réponse à des sondages, compilation de données. Cette initiative rencontre un succès certain et augure d‘un monde dans lequel l’économie sera bouleversée par ce type d’offres de sous-traitance individuelle, pouvant permettre à une personne de vivre correctement en Inde ou en Afrique.

Le numérique a également changé la manière dont on pense les relations internationales et dont on fait la guerre. Jared Cohen en sait quelque chose, lui qui a accompagné Condoleezza Rice puis Hilary Clinton comme conseiller très spécial sur les évolutions diplomatiques conséquentes à la révolution numérique. Les Etats ne pensent plus de la même manière leurs opérations militaires. Un exemple ? L’opération Olympic Games, une série de cyberattaques secrètes américaine contre le programme nucléaire iranien initiées sous l’administration Bush en 2006 et continuées sous Barack Obama. Il s’agit d’une coopération entre la NSA (National Security Agency) et une unité spéciale israélienne qui a notamment débouchée sur le développement du virus informatique Stuxnet, conçu pour désorganiser l’informatique des centrales nucléaires iraniennes.

Si l’on connaît le rôle des réseaux sociaux dans le Printemps Arabe, sait-on qu’il a donné naissance à bon nombre d’initiatives imaginées pour aider les manifestants ? Speak to Tweet est un programme né en 2011 pendant les événements en Egypte en réponse à la coupure d’internet dans le pays. Trois acteurs majeurs ont été à la genèse de ce projet : des ingénieurs de Google, de Twitter ainsi que la startup de messagerie SayNow qui a permis aux citoyens d’envoyer un tweet en appelant simplement un numéro international. Le message enregistré était ensuite retranscris en 140 caractères puis diffusé sur le réseau social.

Quel équilibre pour demain ?

Le principal argument développé par Eric Schmidt et Jared Cohen dans leur livre, est que « c’est à nous de tout décider », sous-entendant que le digital est une révolution à laquelle nous devons nous adapter et un avenir décrit comme un équilibre entre deux civilisations : l’une (physique) qui s’est développée pendant plusieurs milliers d’années et l’autre (virtuelle), en cours de formation. Ces deux « mondes », disent-ils, coexisteront de manière « plus ou moins pacifique » s’influenceront et se façonneront mutuellement.

Les machines ne vont donc pas régenter nos vies ni prendre réellement le pouvoir. C’est à nous d’écrire l’avenir et de définir individuellement et collectivement la place que nous laisserons au numérique, comme une sorte de nouveau « contrat social », acceptant des pertes de confidentialité en « échange » du potentiel d’amélioration de nos vies offert par les technologies. Google, disait Schmidt en 2009, est « une version augmentée de l’humanité, des ordinateurs qui aident les humains à faire les choses qu’ils ne pourraient pas faire mieux ». Comme toutes les technologies numériques, c’est une boîte de Pandore ouvrant toutes les réflexions fondamentales. Leur influence va être durable et profondément bouleverser notre monde, pour le meilleur comme pour le pire. Pour autant il semble qu’un équilibre reste à trouver. Il est de notre responsabilité de comprendre que le digital représente un véritable changement de paradigme. Si l’avenir sera très certainement beaucoup écrit par les nouveaux maîtres du monde que sont les géants du Web, il nous appartient à tous de le gérer et de refuser ses excès.

Thomas Jamet

"A nous d’écrire l’avenir. Comment les nouvelles technologies bouleversent le monde". Par Eric Schmidt et Jared Cohen, Denoël, 384p., 22,50€.


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