6 octobre 2011

Steve Jobs, la transgression absolue

En se plaçant au-delà des règles, au-dessus des contingences technologiques et physiques et en inventant pour l’homme de nouveaux compagnons à la fidélité indéfectible, le mythique patron de la société la plus innovante du monde est réellement devenu « l’homme qui change nos vies », comme l’a consacré un jour la couverture du magazine Courrier International. Il y a presque quelque chose de diabolique ou de divin dans cette réussite.

Une étude récente a ainsi révélé que les images des produits technologiques produits par la firme de la Silicon Valley faisaient réagir les mêmes zones du cerveau humain des fans d’Apple que celles qui sont normalement actives lorsqu’on montre à un fervent croyant des images religieuses, des icones ou des représentations du Christ, d’Allah ou de Bouddha. Le fait religieux n’est pas loin d’Apple : lors de la présentation de l’iPad, Steve Jobs avait non sans humour repris les mots d’un article du Wall Street Journal : « la dernière fois qu’il y eu autant d’excitation pour une tablette, il y avait des commandements écrits dessus ». Si l’on y réfléchit bien, le symbole d’Apple est... une pomme. Si l’on ne savait pas que « pomum » signifie « fruit » en latin, on pourrait penser que le logo de la marque la plus célèbre du monde est un clin d’œil au fruit biblique et au péché originel. La légende dit qu’il s’agit plutôt d’un clin d’œil à Isaac Newton ou au mathématicien Alan Turing qui se serait suicidé en croquant dans une pomme qu’il avait trempé dans du cyanure. Mais peu importe, le digital ne cesse de nous rapprocher des mythes et de nos origines.

Le mythe du péché originel fut consacré lors du Concile de Trente en 1545 mais il fait néanmoins appel à quelque chose de beaucoup plus ancestral. Saint Augustin qualifia ce péché d’« originel » pour expliciter son côté héréditaire, indélébile, transmis à tous les hommes par la naissance. Si l’on file la métaphore avec notre monde en train de devenir digital, force est de constater que plus rien ne sera comme avant depuis l’introduction d’Internet et du digital au sens large (mobile, internet, interactivité, 2 .0...) dans les fonctionnements sociaux et les relations. Le texte de la Genèse parlant du « fruit défendu » comme le fuit « de la connaissance du bien et du mal » peut être rapproché de l’émergence d’une connaissance planétaire via les nouvelles technologies.

Plus que la pomme, Apple représente le serpent de la Genèse car la marque de Steve Jobs est la figure de l’initiation, celle qui nous offre la connaissance de la technologie, une initiation du monde à la connaissance. Chez les Aborigènes d’Australie, un des moments clé de l’initiation était la circoncision. L’enfant était emmené pour être initié à la science secrète des hommes, et ceux-ci s’écriaient « L’Ancêtre serpent flaire ton prépuce, ils le réclame » . L’enfant allait alors habituellement se réfugier auprès de leur mère ou de leur grand-mère, refusant l’appel des hommes à la science de l’âge adulte. C.J. Jung a souvent eu à faire à des rêves très proches dans ses analyses. Il a souvent été confronté au cours d’analyse de rêves à des patients masculins parlant d’apparition d’un serpent les mordant dans la région des parties génitales, ce qui correspondait au moment de la libération du complexe maternel . Les mythes ont toujours permis au cerveau humain de fabriquer les symboles et les images qui l’aident à faire face aux fantasmes qui le limitent sans cesse.

Apple est clairement l’initiation, le geste de transgression que représente le fruit défendu et pourtant croqué fait appel, au plus profond de notre humanité, au désir de savoir et d’aventure : quitter le jardin d’Eden (les bras de notre mère ou l’enfance) pour aller nous initier au monde et affronter la vie, armé de ces artefacts que sont l’iPad ou l’iPhone. Le digital concupiscent, jouisseur, libidineux, créant une réponse à chaque pulsion et nous offrant le monde sur un plateau est bien ce « péché originel » en ce qu’il libère à nouveau les fondements même de notre essence d’êtres humains.

Steve Jobs était un démiurge, une figure transgressive ultime. Peut-être est-ce pour cela que le monde l’aimait tant.

(Extrait de "Ren@issance Mythologique")


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